Le monde ouvrier

 

Intervention du cardinal CARDIJN, le 5 octobre 1965 (D.C. 2068-2070)

 

VÉNÉRABLES PERES,

 

Dans mon intervention précédente, j'ai parlé des jeunes et des peuples du tiers-monde. Permettez­moi, aujourd'hui, de parler des ouvriers qui peinent dans le monde entier.

En notre temps, dans tous les pays, le nombre des ouvriers croit de jour en jour. De leur travail dépend le sort et l'avenir du monde comme de l'Eglise. De­vant l'évidence de ce fait, notre Concile doit s'adresser aux ouvriers du monde entier en des termes moins théoriques que réalistes. Plus que les autres, ils attendent le message du Concile, comme la voix du Christ s'écriant :. « J'ai pitié de cette foule... »

Certes, dans certains pays d'Europe occidentale ou d'Amérique du Nord, en Australie, la situation des ouvriers connaît de grands progrès.

 

La situation infrahumaine de la majorité du monde ouvrier

Mais la majorité et même la plupart des ouvriers connaissent actuellement des conditions de travail et de vie personnelle, familiale, sociale, culturelle et sou­vent même politique, qui sont déplorables et gravement injustes. Le salaire est souvent dérisoire ; la pré­paration à un travail qualifié et vraiment humain est nulle ou insuffisante ; les machines imposent aux hommes et aussi aux femmes un travail trop rapide et manquant de sécurité ; le chômage ou des inter­ruptions de travail sont imposés unilatéralement aux ouvriers sans compensation convenable ; les syndicats destinés à détendre les droits et les responsabilités légitimes des ouvriers dans leur travail font défaut ou sont interdits ; on impose aux ouvriers des dépla­cements de plus en plus nombreux sans égard pour leur vie familiale ; le logement l'alimentation, l'édu­cation et l'instruction des enfants sont défectueux. ­Ces conditions infrahumaines de vie et de travail que, faute de temps, nous ne pourrons énumérer et qui affectent d'innombrables ouvriers et familles ouvrières constituent pour le monde présent un péché universel et très grave contre l'homme et contre Dieu.

 

Ce qui est contraire à la doctrine sociale de l'Eglise doit être tenu pour un péché grave

Pour créer de nouvelles conditions de travail, les ouvriers du monde entier, conscients de leur solidarité, ­doivent d'abord s'unir et collaborer librement et en paix. Ils doivent de plus collaborer efficacement avec les pouvoirs publics, nationaux ou internationaux et avec les dirigeants du monde économique et social. Car il est bien certain que les ouvriers seront libérés par le travail et l'action des ouvriers; et dans cet effort difficile, mais nécessaire, qui corre­spond à l'économie divine, l'Eglise doit leur manifester solennellement sa confiance et son approbation.

Que par cet effort les ouvriers aspirent à des conditions améliorant non seulement leur propre vie, mais celle également de tous les hommes, de ceux surtout, dans les pays du tiers-monde, peinent dans les pires conditions.

Le Concile adjure les chefs d'entreprise de prendre conscience de leurs très graves responsabilités à l'égard des ouvriers, et de prendre en considération la doc­trine sociale que le magistère de l'Eglise a élaborée au cours des siècles, surtout de Léon XIII à notre Pape Paul VI. Dans le renouveau de la discipline chrétienne qui s'effectuera, après ce Concile du Vatican, conformément à ses constitutions et décrets, il sera certainement nécessaire qu'au sein des communautés chrétiennes on tienne pour un péché grave tout ce qui sur le plan du travail humain, sera con­traire à cette doctrine sociale de l'Eglise.

Je le dis encore une fois l'Eglise qui aime les ouvriers comme Notre-Seigneur Jésus les aimait doit être convaincue que les ouvriers sont et doivent être leurs propres libérateurs.

Comme l'a dit Pie XI « Les premiers apôtres, les apôtres immédiats des ouvriers seront les ouvriers. » L'Eglise leur répète cette invitation avec amour et insistance. Le monde a été sauvé par Jésus ouvrier, Messie des hommes et Fils de Dieu. De même, le monde d'aujourd'hui doit être sauvé par des ouvriers ayant à cœur le salut de l'humanité tout entière et la promotion de la fraternité universelle dans la paternité de Dieu.

 

Tous les ouvriers ont vu le Pape à l'O. N. U.

 

VÉNÉRABLES PÈRES LT TRES CHERS FRÈRES,

 

Il y a quarante ans. Pie XI déplorait ce qu'il appe­lait le plus grand scandale du XIXème siècle : la perte pour l'Eglise des masses ouvrières.

Hier, pour la première fois, tous les ouvriers du monde ont vu à la télévision le Pape Paul VI, le plus grand missionnaire de la paix et de la fraternité, ils ont entendu sa voix, réclamant justice et respect pour tous les peuples, même les plus petits. Aujour­d'hui, dans tous les ateliers, les ouvriers parlent de cela et ils espèrent que, désormais, leur travail ne servira plus à fabriquer des armes qui détruisent les maisons et tuent les enfants, mais à construire des maisons, à donner à manger aux enfants, à instruire et former davantage de jeunes.

 

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Je demande donc que dans cette Constitution pas­torale, de la manière que notre Commission estimera opportune, on insère une invitation solennelle à toutes les autorités du monde entier, religieuses ou poli­tiques, privées ou officielles, nationales ou internatio­nales, pour que, renonçant à leurs dissensions pré­sentes, elles coordonnent sans délai et efficacement toutes les immenses possibilités présentes tant du monde crée par Dieu, que des efforts des hommes pour la libération et la promotion des jeunes, des ou­vriers et du tiers-monde. En faisant cela, notre Con­cile du Vatican remplira sa mission pastorale ; ceux qui dirigent les affaires humaines rendront le plus grand service au bien commun de tous les hommes; et, dans cette réconciliation générale et cette efficace concorde, l'économie divine ira, avec l'aide de Dieu. vers de nouvelles victoires dans l'histoire des hommes.

Dixi.

Joseph Cardinal Cardijn
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